Certaines espèces animales et végétales bénéficient d’un statut de protection. En France, la destruction d’individus appartenant à ces espèces protégées est interdite par le code de l’Environnement (article L.411-1), tout comme l’altération de leurs habitats, incluant les sites de reproduction et les aires de repos. Toutefois, des dérogations peuvent être accordées sous certaines conditions, définies à l’article L.411-2 de ce même code (pour en savoir plus : Les étapes d’une demande de dérogation « Espèces protégées »).
Dans ce cadre, nous nous pencherons plus particulièrement sur les mesures de déplacement d’espèces protégées lorsque leur présence entre en conflit avec un projet. Nous étudierons les méthodes employées par Dervenn dans le cadre de plusieurs projets pour assurer la relocalisation de ces espèces protégées, en veillant à minimiser les impacts sur les espèces ciblées. Les reptiles, les amphibiens et la flore sont les seuls taxons sur lesquels notre bureau d’étude a eu à travailler lors d’opérations de translocation. Cela s’explique d’une part par leur faible mobilité et d’autre part par leur présence fréquente sur les sites de projet. À l’inverse, les mammifères et les oiseaux sont plus sensibles au stress lors d’une capture et ont également une plus grande capacité à éviter une perturbation causée par une action humaine directe. Dans tous les cas, toute manipulation d’espèce protégée doit être cadrée en amont par un arrêté préfectoral de dérogation cadrant les principes, méthodes et résultats attendus.
Approche méthodologique selon les taxons
Le déplacement de reptiles
Les techniques de déplacement diffèrent selon les espèces et les habitats dans lesquels les reptiles peuvent être rencontrés. Concernant les espèces de Bretagne et des Pays de la Loire, les techniques pouvant être utilisées sont :
- La recherche à vue puis capture directe : principalement efficace sur les vipères qui s’exposent facilement en lisières ou le long des haies exposées sud. Cette méthode consiste simplement à capturer les individus à l’aide de gants de protection.
- La pose de plaques : très efficace sur les différentes espèces de couleuvres, notamment les plus discrètes telles que la Coronelle lisse (Coronella austriaca) et l’Orvet fragile (Anguis fragilis). Après avoir disposé des plaques en lisière avec la meilleure exposition possible (sud ou sud-est), elles seront soulevées durant la thermorégulation des individus avant de procéder à la capture.
- La pose de briques : les Lézards des murailles (Podarcis muralis) sont difficiles à capturer à la main, c’est pourquoi cette technique est utilisée. Elle consiste à poser des briques alvéolées afin que ces derniers se réfugient dans les interstices. Le principe est ensuite de les prélever une fois pris au piège.
- La capture au lasso : effective pour la plupart des espèces de lézards, elle permet de s’approcher au maximum de l’individu, avant de le saisir à l’aide d’une perche et d’un nœud coulissant.

Protocole de déplacement de reptile à l’aide de briques et de plaques sur un projet de restructuration urbaine.
Le déplacement d’amphibiens

- Le déplacement d’amphibiens est très différent et s’adapte à la vie biphasique de ces espèces. Les différentes techniques de captures sont :
- La capture directe ou au troubleau : les individus adultes, principalement nocturnes, sont facilement détectables les soirées au-dessus de 8°C après un épisode de pluie. Il est donc possible de les capturer directement, leurs yeux réfléchissant légèrement la lumière des torches. Si les individus se réfugient dans l’eau, il est préférable d’utiliser une épuisette ou un troubleau. [Attention suivant la saison cela peut entrainer un échec de la reproduction].
- La pose d’amphicapts ou de nasses : ces dispositifs peuvent permettre d’accéder à des espèces principalement aquatiques tels que les tritons ou les larves d’anoures. Ce sont des pièges immergés qui permettent aux amphibiens de se réfugier à l’intérieur.
- La récolte des masses d’œufs : cette technique nécessite d’effectuer des passages durant les périodes les plus favorables à la reproduction et de récupérer manuellement toutes les masses d’œufs identifiées. Elle est efficace uniquement chez les anoures.
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Translocation de Crapaud calamite / Pelodyte ponctué / Alyte accoucheur sur des projets de carrière. |
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Les limites méthodologiques des déplacements d’amphibiens et de reptiles
Lorsqu’un déplacement est nécessaire, il est crucial de considérer le fort instinct de retour des amphibiens et des reptiles. Ainsi, il est parfois plus bénéfique de déplacer les œufs et les jeunes plutôt que les adultes, qui ont eu suffisamment de temps pour développer des liens forts avec leur domaine vital. Néanmoins, il faut aussi prendre en compte le fait que la survie individuelle est plus faible aux stades de vies les plus jeunes. Ainsi, les translocations d’amphibiens et de reptiles peuvent échouer en raison de libération d’un nombre insuffisant d’animaux. Pour les amphibiens, les déplacements de plus de 1000 individus sont les plus réussis., Concernant les œufs, il est suggéré de relâcher entre 10 000 et 50 000 œufs pour atteindre une population adulte de 100 individus (Germano, J. M., & Bishop, P. J. : 2009).
Par ailleurs, il est aussi crucial de s’assurer que le site de relâcher est adéquat, tant en termes de superficie que de qualité de l’habitat. Ainsi, des mares et des hibernaculums peuvent être construits en amont, au niveau de l’habitat de libération des espèces, afin d’apporter un habitat complémentaire, souvent bénéfique à la reproduction de l’herpétofaune. Enfin, il faut s’assurer que la translocation de ces espèces se réalise dans des lieux où l’espèce est présente, ou tout du moins, dans des aires de répartition historique de l’espèce.
À noter que pour les anoures et les urodèles, il est primordial de prendre des mesures contre Batrachochytrium dendrobatidis, un champignon qui provoque la chytridiomycose, une maladie infectieuse occasionnant la mort des individus infectés en bloquant leurs organes respiratoires. L’utilisation de « Virkon » est fortement conseillée pour éviter la propagation de ce champignon (Miaud C., 2022).
Le déplacement de la flore
La flore fait partie, après l’herpétofaune, des taxons les plus susceptibles d’être sujet à translocation. Néanmoins, le déplacement d’espèces d’un site A qui sera détruit à un site B d’accueil, demeure encore un procédé expérimental. Bien que plusieurs recherches soient en cours, peu d’études abouties existent à ce jour, souvent en raison d’un manque d’information sur l’écologie des espèces.
Plusieurs critères doivent être pris en compte pour maximiser les chances de succès de la translocation :
- la proximité du site impacté,
- des conditions abiotiques similaires (pente, exposition, altitude, nature du sol),
- des conditions biotiques similaires (espèces végétales compagnes, pollinisateurs, champignons et bactéries symbiotiques). Par exemple, certaines plantes, telles que les fabacées, nécessitent des relations symbiotiques avec des bactéries pour leur survie, il est donc essentiel que ces dernières soient également présentes sur le site d’accueil.
Pour ce faire, il est essentiel d’étudier l’écologie de la plante à déplacer. On examinera ainsi de nombreux paramètres tels que le type biologique de l’espèce cible (vivace, annuelle, bisannuelle), son habitat, sa période de floraison, la méthode de dispersion des graines… Tous ces éléments permettent de préciser les techniques qui seront adaptées pour la translocation. Ainsi, pour une espèce vivace à racine pivotante, il sera nécessaire de récupérer le sol sur une grande profondeur, tandis que pour une espèce annuelle dont les graines sont disséminées par le vent, il faudra récolter les graines avant qu’elles ne s’envolent.
Avant toute intervention, il est indispensable de piqueter les plantes à déplacer, notamment les espèces annuelles et bisannuelles, qui ne sont pas visibles une grande partie de l’année. Cette démarche doit être réalisée en collaboration avec un écologue.
Pour en savoir plus sur le déplacement d’espèces floristiques : La translocation végétale

Site d’accueil post-travaux pour une espèces annuelle
Méthodologie et prise en compte des enjeux
Le déplacement d’espèces protégées nécessite une approche rigoureuse pour garantir leur survie et leur intégration dans un nouvel environnement. Plusieurs étapes sont essentielles à la réussite de ce processus :
- Choix des sites de relocalisation : pour sélectionner un site adapté, plusieurs critères doivent être pris en compte. Il est primordial de privilégier une zone proche du site d’origine afin de minimiser les perturbations pour les espèces déplacées. De plus, le site doit répondre aux besoins écologiques spécifiques des espèces et présenter une capacité d’accueil suffisante pour éviter des déséquilibres avec les populations déjà présentes.
- Suivi post-déplacement : une fois les espèces déplacées, un suivi rigoureux est indispensable pour s’assurer de leur viabilité à long terme. Concernant les reptiles et les amphibiens les techniques de captures marquages recaptures peuvent êtes nécessaires pour des résultats précis à l’échelle individuelle. Une surveillance des habitats récepteurs est nécessaire pour évaluer le succès de l’opération et identifier d’éventuels ajustements à apporter sur ces derniers.
- Limites et perspectives : le déplacement d’espèces protégées présente plusieurs contraintes, notamment le stress engendré sur les individus, le risque de mortalité et le coût élevé des opérations. Pour améliorer ces pratiques, il est essentiel de continuer à innover dans les techniques employées et de renforcer la coordination entre les différents acteurs impliqués, afin d’optimiser les résultats et réduire les impacts négatifs.
Conclusion
Le déplacement d’espèces protégées est une mesure qui ne doit être envisagée qu’en dernier recours, lorsque toutes les autres alternatives pour éviter ou réduire les impacts d’un projet ne sont pas possibles. Bien que cette pratique permette de préserver certains individus, elle comporte des risques pour la survie des individus et le maintien des populations. C’est pourquoi la sélection du site d’accueil et les suivis post-déplacement doivent être fondés sur des critères écologiques précis afin de limiter au maximum les perturbations. En combinant expertise scientifique, innovation et coordination entre les acteurs, il est possible d’améliorer l’efficacité de ces mesures et de renforcer leur contribution à la préservation de la biodiversité.
Bibliographie :
Germano, J. M., & Bishop, P. J. (2009). Suitability of amphibians and reptiles for translocation. Conservation biology, 23(1), 7-15.
Miaud C., 2022 – Protocole d’hygiène pour le contrôle des maladies des amphibiens sur le terrain. Ecole Pratique des Hautes Etudes (ed), 9 pages.
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