© N. Hyon – Galeries de Grand Capricorne (Cerambyx cerdo) – Bruz (35)
L’arbre, un écosystème à part entière
Les haies et les boisements, grâce aux arbres qui les composent, remplissent de nombreuses fonctions écologiques. Les arbres, tout en offrant une ressource durable, stockent du carbone, produisent de l’oxygène, permettent les infiltrations de l’eau dans le sol, participent à la régulation de la température… mais sont aussi le support d’une riche biodiversité. En vieillissant, les intempéries, la faune ou la taille des arbres sont susceptibles de créer des déformations ou des blessures qui forment ce que l’on appelle des dendromicrohabitats.
Du grec « dendron » qui signifie arbre, et « micro » qui signifie petit, les dendromicrohabitats (DMH) sont des petites structures formant des habitats bien délimités et indispensables à de nombreux taxons au sein d’un arbre vivant, sénescent ou mort. Ils constituent des refuges, des lieux de reproduction, d’hibernation ou encore de nourrissage. On les retrouve le plus souvent sur des arbres âgés (>100 ans pour les chênes), exposés depuis longtemps à une multitude d’évènements aléatoires pouvant provoquer des blessures de l’écorce, des branches cassées, des loges de pic etc. Ainsi, le nombre et la diversité des DMH augmentent avec l’âge et le diamètre de l’arbre (Bütler et al., 2020).
Toutes les essences d’arbres sont concernées par les DMH, mais les feuillus en produisent davantage et plus rapidement que les résineux. Leurs branches sont imposantes et susceptibles de provoquer des blessures bien plus importantes lorsqu’elles sèchent et cassent. Certaines espèces pionnières telles que le Bouleau ou le Tremble sont plus fragiles et offrent plus rapidement des micro-habitats.
Les dendromicrohabitats peuvent être classés en 47 types regroupés en 15 groupes et 7 formes (cf. schéma ci-dessous) :
- Le bois mort dans le houppier ;
- Les structures épiphytiques, épixyliques ou parasites (lierre…) ;
- Les excroissances ;
- Les exsudats ;
- Les sporophores de champignons et myxomycètes ;
- Les blessures et le bois apparent ;
- Les cavités.

Ces singularités morphologiques abritent une grande diversité d’espèces en fonction de leurs caractéristiques. Les blessures et les cavités peuvent prendre de nombreuses formes et accueillir une multitude d’espèces de toutes tailles, allant des bactéries aux mammifères de taille moyenne. Par exemple, les écorces décollées, les fentes profondes, les loges de pic (ou toute autre cavité remontant vers le haut) constituent des habitats favorables et des gites potentiels pour les chiroptères.
Les DMH sont des espaces « temporaires » puisqu’ils évoluent dans le temps (plusieurs stades de décomposition du bois se succèdent) et laissent place à de nouveaux habitats pour une durée variable, de quelques semaines à plusieurs dizaines d’années. Ainsi, le bois apparent peut évoluer vers la création d’une cavité, au sein de laquelle des espèces vont se succéder ou cohabiter, comme c’est le cas lorsqu’une colonie de chauve-souris s’installe dans une ancienne loge de pic par exemple.
Les méthodes de prospection des arbres gîtes
Dans le cadre des inventaires de la faune et de la flore réalisés sur le terrain, les arbres-gites potentiels sont recensés au sein et à proximité de la zone d’étude. Une attention particulière est portée aux dendromicrohabitats qui peuvent abriter les taxons couramment étudiés (oiseaux, amphibiens et reptiles, mammifères dont chiroptères, coléoptères saproxyliques). Les types de DMH ciblés sont donc les blessures, les cavités ainsi que les structures épixyliques (nids d’oiseaux et de rongeurs).
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© A. Lebocq – Mésange bleue (Cyanistes caeruleus) – Le Guerno (56) |
© Dervenn – Larves de Pique-prune (Osmoderma eremita) |
La recherche d’arbres-gites est effectuée en période hivernale de préférence, afin d’avoir une vue dégagée sur le tronc et les branches. Les arbres sont observés un à un (à l’aide d’une paire de jumelles), et chaque gite potentiel est photographié, localisé (point GPS) puis cartographié. Lorsque la cavité est accessible, une observation directe ou à l’aide d’un endoscope peut être effectuée.
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© L. Huot – Inspection d’une cavité à l’aide d’un endoscope – Bruz (35) |
© L. Huot – Loge de pic dans un chêne – Betton (35) |
Cet inventaire permet de signaler la présence d’espèces patrimoniales (protégées et/ou menacées). Par exemple, les trous d’émergence du Grand Capricorne (Cerambyx cerdo) dans l’écorce des chênes témoignent de la présence de cet insecte xylophage protégé sur un site, et le réseau de galeries formées par les larves des insectes saproxyliques peuvent être réutilisées par d’autres insectes ou des chauves-souris de petite taille.

© Dervenn – Mâle adulte de Grand Capricorne (Cerambyx cerdo)
En effet, de nombreuses chauves-souris européennes sont strictement ou partiellement forestières. Elles utilisent les arbres pour leur repos nocturne en transit, comme gite de mise-bas ou d’hibernation. C’est le cas du Murin de Bechstein (Myotis bechsteinii), une chauve-souris arboricole qui a besoin d’une multitude de cavités arboricoles dans un faible rayon, car elle change de gite très régulièrement tout en restant au plus proche de ses terrains de chasse (Bohnenstengel, 2012).
Les habitats des espèces protégées pouvant également être protégés (article L411-1 du code de l’environnement), l’inventaire des arbres gites potentiels permet d’améliorer la connaissance mais surtout de conserver ces arbres dans le cadre de projets d’aménagement.
La protection d’un arbre peut être accrue si celui-ci est répertorié en tant qu’« arbre remarquable » au sein du Plan Local d’Urbanisme (PLU) ou s’il fait partie d’un Espace Boisé Classé (article L. 113-1 du code de l’urbanisme).
Favoriser les dendromicrohabitats
Les dendromicrohabitats sont un indicateur du bon état de conservation des milieux boisés. Ils favorisent la présence de nombreuses espèces qui participent au bon état de santé de ces écosystèmes en assurant certaines fonctions telles que la pollinisation ou la décomposition du bois. Les arbres concernés étant généralement âgés, il faut plusieurs dizaines d’années (voire des siècles) pour remplacer un vieil arbre porteur de plusieurs DMH.
C’est pourquoi il semble important de les intégrer dans les politiques de gestion forestière. Plusieurs mesures peuvent être prises pour favoriser leur apparition et leur conservation :
- Délimiter des zones forestières en évolution naturelle sans intervention pour permettre aux arbres de vieillir et de développer des dendromicrohabitats ;
- Favoriser la diversité des essences et de l’âge des arbres au sein des peuplements exploités, y compris en conservant des essences pionnières et post-pionnières car elles développent rapidement des DMH ;
- Planifier le recrutement de jeunes arbres qui pourront porter des DMH en conservant aussi des sujets non prometteurs économiquement parlant ;
- Conserver un nombre minimum d’arbres-habitats par hectare (Bütler et al., 2020), en fonction de leur valeur biologique. Ces arbres peuvent être choisis parmi les arbres âgés, de gros diamètre, et déjà porteurs de dendromicrohabitats ;
- Conserver le bois mort sur pied, qui présente souvent des microhabitats pouvant évoluer assez rapidement.
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© L. Huot – Bois mort sur pied et porteur de DMH |
© L. Huot – Vieux chêne taillé en trogne |
En dehors des boisements, le même principe général s’applique : favoriser la mixité des essences (au sein d’une haie bocagère par exemple), et conserver les sujets âgés et déjà porteurs de microhabitats. Certains DMH tels que les fentes ou les cavités à terreau sont plus abondants le long de structures linéaires que dans les peuplements. La taille des arbres en trogne ou ragosse crée des blessures qui permettent le développement des microhabitats. Les trognes sont donc des arbres-habitats qui constituent de véritables refuges de biodiversité au sein des paysages bocagers, surtout lorsqu’elles sont âgées. C’est ce que montre l’inventaire mené dans la Réserve Naturelle Régionale des Antonins (79) où 500 espèces sont hébergées par 26 trognes (Boissinot et al., 2021) !
La conservation des dendromicrohabitats au sein arbres âgés, et le recrutement de nouveaux arbres pour favoriser leur développement sont donc essentiels pour toute la richesse spécifique qui y est associée, en milieu forestier comme en milieu agricole.
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Bibliographie
Bohnenstengel T. (2012). Roost selection by the forest-dwelling bat Myotis bechsteinii (mammalia: chiroptera): implications for its conservation in managed woodlands. Bulletin de la société neuchâteloise des sciences naturelles. 132 : 47-62.
Boissinot A., Collober O., Barnouin T., Doré F., Lourdais O., Sellier Y., Saintilan A. (2021). Biodiversité associée aux trognes des paysages bocagers : premier état des connaissances sur la Réserve naturelle Régionale du bocage des antonins ; Journées nationales : trognes, bocages et climat.
Bütler R., Lachat T. (2009). Wälder ohne Bewirtschaftung: eine Chance für die saproxylische Biodiversität. Schweiz. Z. Forstwes. 160: 324–333.
Bütler R., Lachat T., Krumm F., Kraus D., Larrieu L. (2024). Guide de poche des dendromicrohabitats. Description et seuils de grandeur pour leur inventaire dans les forêts tempérées et méditerranéennes. Birmensdorf: Institut fédéral de recherches WSL. Deuxième édition révisée. 64 p.
Bütler, R., Lachat,T., Krumm,F., Kraus, D., Larrieu, L. (2020). Connaître, conserver et promouvoir les arbres-habitats. ot. prat. 64. 12 p.
Jégat R., Etienne S., Pain T. (2025). Originalité des dendromicrohabitats des forêts normandes. Éléments de connaissance pour la conservation des forêts atlantiques mâtures. ANBDD, Les cahiers du réseau n°1 , Octobre 2025.
Larrieu L. (2014). Les dendro-microhabitats : facteurs clés de leur occurrence dans les peuplements forestiers, impact de la gestion et relations avec la biodiversité taxonomique. Thèse de doctorat. Institut National Polytechnique de Toulouse-INPT.





