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La prise en compte du Muscardin dans les projets d’aménagement

Muscardin (Muscardinus avellanarius)

Muscardin (Muscardinus avellanarius) (©Frank Vassen – Wikimedia Commons)

Petit mammifère du bocage parmi les plus méconnus, le Muscardin (Muscardinus avellanarius) bénéficie d’une protection stricte en France et en Europe. Sa prise en compte dans les études d’impact et les dossiers de dérogation impose une approche méthodologique rigoureuse, souvent sous-estimée.

Pourquoi le Muscardin est un enjeu incontournable ?

Dès lors qu’un projet d’aménagement impacte des haies, des talus boisés ou des lisières arbustives, la question du Muscardin se pose nécessairement. Ce petit rongeur nocturne, à peine plus grand qu’une souris, vit exclusivement dans les milieux buissonnants et boisés.

Présent sur les trois quarts du territoire français, le Muscardin est pourtant l’une des espèces les plus sous-estimées dans les études d’impact. Sa très faible détectabilité, liée à ses mœurs nocturnes et à la discrétion de ses indices de présence, conduit régulièrement à des omissions involontaires dans les états initiaux, avec des conséquences potentiellement lourdes sur la solidité juridique du dossier règlementaire.

Un statut de protection exigeant

Le Muscardin est protégé à l’échelle nationale (arrêté du 23 avril 2007) et inscrit à l’annexe IV de la Directive Habitats-Faune-Flore, ce qui en fait une espèce d’intérêt communautaire nécessitant une protection stricte. Toute destruction d’individus, de nids ou de sites de repos est interdite, de même que la dégradation ou la destruction des habitats de reproduction et de repos.

Portrait de l’espèce

Comprendre la biologie du Muscardin est indispensable pour anticiper correctement les enjeux d’un projet. Ce petit rongeur appartient à la famille des Gliridés — celle du Loir et du Lérot — et présente un cycle de vie marqué par deux grandes phases : une hibernation profonde d’octobre-novembre à mars-avril, et une activité essentiellement nocturne le reste de l’année.

Durant la saison active (mai à octobre), le Muscardin se reproduit de mai à aout et peut donner naissance à deux portées annuelles de trois à sept jeunes. Son poids oscille de 15 g au printemps à environ 40 g juste avant l’entrée en hibernation, lorsqu’il a constitué ses réserves de graisse. Ses territoires sont restreints : le domaine vital d’un individu ne dépasse généralement pas un hectare, et les jeunes en dispersion s’établissent rarement à plus de quelques centaines de mètres de leur lieu de naissance.

Cette faible capacité de dispersion constitue une donnée clé : une population locale détruite ne se reconstituera pas spontanément à court terme par recolonisation depuis un autre secteur. L’espèce est également très sensible à l’interruption de ses corridors biologiques — elle est incapable de traverser des zones sans buissons ni arbres, ce qui rend la fragmentation de l’habitat particulièrement pénalisante pour sa survie à long terme.

Des exigences méthodologiques spécifiques

Le Muscardin est une espèce nocturne et arboricole, peu visible et peu connue. Ses habitats de prédilection sont les lisières buissonnantes, haies, fourrés à noisetiers, ronciers et boisements de feuillus, éléments très fréquents dans les emprises de projets routiers, agricoles ou d’urbanisation. Sa détection exige des protocoles adaptés.

L’une des erreurs les plus fréquentes dans les études d’impact consiste à conclure à l’absence de l’espèce sur la base d’un simple passage de terrain, sans protocole dédié. La faible détectabilité directe du Muscardin — il est extrêmement rare de l’observer — impose de recourir exclusivement à des méthodes indirectes de détection, basées sur la recherche d’indices de présence.

Forêts de feuillues

Forêts de feuillus (©Dervenn)

Les protocoles de détection du Muscardin

La période optimale de prospection se situe entre juin et novembre, période d’activité de l’espèce. Juin correspond à la période de reproduction ; septembre, lorsque les effectifs sont les plus élevés après l’émancipation des jeunes, est le mois offrant les meilleures chances de détection. Les prospections doivent impérativement être répétées sur au moins deux passages pour être représentatives.

Pour la détection du Muscardin, quatre grandes méthodes sont recommandées par la SFEPM (Société Française pour l’Étude et la Protection des Mammifères) :

Méthode 1 – Recherche de noisettes rongées

C’est la méthode de référence lorsque des noisetiers fructifiants sont observés sur le site inventorié. Elle consiste à rechercher, au pied de ces noisetiers, des noisettes rongées par le Muscardin, sur un transect de 100 mètres parcouru pendant 15 minutes. Pour identifier avec certitude les traces du Muscardin parmi celles d’autres rongeurs, il convient d’examiner attentivement l’ouverture de la noisette : celle-ci présente des bordures lisses et une forme bien ronde, deux critères distinctifs propres à cette espèce.

Noisettes rongées par le Muscardin

Noisettes rongées par le Muscardin (©Nicolas Hyon – Dervenn)

Méthode 2 – Recherche de nids

Cette technique consiste à rechercher les nids de Muscardin sur un transect de 100 mètres pendant 15 minutes. Le nid d’été est caractéristique : posé en hauteur entre 30 cm et 3 m du sol, il mesure entre 8 et 15 cm de diamètre et est constitué de feuilles de différentes plantes, de plus, il se détache facilement n’étant pas fixé à la végétation.

Méthode 3 – Pièges photographiques

Le recours aux pièges photographiques permet une détection nocturne efficace. Des appareils à déclenchement rapide sont installés tous les 20 mètres sur un transect de 100 mètres. Le Muscardin se distingue sur les clichés par sa petite taille, sa longue queue touffue, ses grands yeux noirs et son agilité à se déplacer sur les branches.

Méthode 4 – Tunnels à empreintes

Dernière méthode du protocole, les tunnels à empreintes (en PVC ou briques de lait) sont placés à 1,5 m minimum du sol, sur un transect de 100 mètres, à raison de 2 tunnels par station, répartis tous les 20 mètres. L’empreinte du Muscardin est reconnaissable à sa forme triangulaire inversée et à ses pelotes plantaires disposées en rosette.

D’autres indices de présence peuvent compléter ces méthodes : pose de nichoirs, observations directes, cadavres, crânes dans les pelotes de réjection… Toutes les données sont précieuses.

Enjeux dans les projets courants

Les projets générant la destruction de linéaires de haies, de talus boisés ou de lisières arbustives sont ceux qui présentent le plus fort risque d’impact sur le Muscardin. En l’absence d’inventaires préalables, le risque de sous-estimation est réel, avec des conséquences potentielles sur la robustesse du dossier règlementaire.

La seule présence de haies sur le périmètre d’étude doit conduire l’expert mammalogiste à s’interroger sur la potentialité d’accueil pour le Muscardin, sans attendre l’existence de données régionales récentes pour engager cette réflexion.

En pratique, les projets les plus exposés sont les suivants :

  • Les projets routiers et ferroviaires, qui interceptent fréquemment de longs linéaires de haies et de lisières, constituant des corridors potentiels pour l’espèce.
  • Les projets d’urbanisation en extension (ZAC, lotissements), lorsqu’ils portent sur des secteurs bocagers ou en frange de boisements.
  • Les projets agricoles impliquant un remembrement ou une restructuration parcellaire avec arrachage de haies.
  • Les projets d’implantation d’éoliennes en milieu bocager, qui peuvent nécessiter la création de pistes d’accès traversant des haies.

 

Dans tous ces cas, l’absence d’inventaire ciblé ne peut en aucun cas être justifiée par l’absence de données disponibles dans les bases régionales (INPN, observatoires départementaux) : ces bases sous-estiment structurellement la présence de l’espèce, en raison de sa très faible détectabilité. Le Muscardin figure d’ailleurs comme espèce déterminante de ZNIEFF dans de nombreuses régions, ce qui doit être pris en compte lors de l’état initial.

Mesures ERC adaptées

Lorsque l’impact ne peut être totalement évité, les mesures de réduction portent principalement sur le calendrier des travaux (défrichements hors période d’hibernation et de reproduction, soit septembre-octobre), la mise en place de clôtures à faune limitant les risques d’écrasement, et la transplantation de nids si des individus sont détectés en phase chantier.

En compensation, la plantation ou la restauration de haies bocagères multi-strates à base de noisetiers, cornouillers et prunelliers constitue la mesure la plus cohérente vis-à-vis des exigences écologiques de l’espèce. Des ratios de compensation sur les linéaires détruits devront être argumentés sur la base de l’état de conservation local.

La mesure d’accompagnement la plus efficace à long terme reste la préservation et la restauration des continuités écologiques à l’échelle paysagère. Le Muscardin étant incapable de traverser des espaces ouverts, les corridors boisés reliant les différents patchs d’habitat sont essentiels à la viabilité des populations locales. Une conception du projet intégrant des passages faunistiques végétalisés ou des haies-relais peut ainsi contribuer à réduire significativement l’impact résiduel, et donc les besoins en compensation.

En résumé : les bonnes pratiques à retenir

La prise en compte efficace du Muscardin repose sur quelques réflexes à adopter dès le lancement d’un projet :

  • Intégrer le Muscardin à la liste des espèces cibles de l’état initial dès que le projet concerne des haies, talus boisés ou lisières arbustives, quelle que soit leur superficie.
  • Mandater un expert mammalogiste qualifié pour réaliser les prospections, avec au minimum deux passages entre juin et novembre et des protocoles adaptés.
  • Ne pas conclure à l’absence de l’espèce sur la base de l’absence de données régionales disponibles : les bases naturalistes sous-estiment structurellement sa présence.
  • Anticiper le délai d’instruction de la dérogation espèces protégées si l’espèce est avérée : le permis ou l’autorisation ne peut être mis en œuvre avant la délivrance de cette dérogation.
  • Prévoir les mesures ERC dès la conception du projet, en particulier le calendrier des travaux et les modalités de compensation des linéaires de haies détruits.

 

Conclusion

Le Muscardin illustre parfaitement la tension entre invisibilité de terrain et exigence règlementaire. Petit mammifère discret par nature, il impose pourtant une rigueur méthodologique et juridique sans concession dans les projets qui touchent à ses habitats.

Bien anticipé, son traitement dans un dossier d’aménagement est tout à fait maitrisable : les protocoles existent, les mesures ERC sont connues et les services instructeurs sont familiers de cette espèce. C’est l’absence d’anticipation — inventaires tardifs, protocoles inadaptés, omission dans l’état initial — qui génère les blocages et contentieux les plus couteux.

L’accompagnement par un bureau d’études spécialisé en écologie permet d’intégrer ces enjeux à toutes les phases du dossier règlementaire : diagnostic préalable, état initial, séquence ERC et constitution du dossier de dérogation le cas échéant.

 

Sources principales

SFEPM – Protocole d’étude de la répartition du Muscardin en France 2024-2026 | INPN – Fiche espèce Muscardinus avellanarius | Arrêté du 23 avril 2007 fixant la liste des mammifères terrestres protégés | Directive 92/43/CEE (Habitats-Faune-Flore), Annexe IV | Code de l’environnement, art. L.411-1 et L.411-2 | Conseil d’État, avis contentieux du 9 décembre 2022, Association Sud-Artois | CNPN – Avis sur dossiers de dérogation espèces protégées.

 

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