Définition et état des lieux des zones humides
Il existe de nombreuses définitions scientifiques et juridiques utilisées pour encadrer la notion de zones humides. Selon le code de l’environnement, celles-ci peuvent être définies comme « les terrains, exploités ou non, habituellement inondés ou gorgés d’eau douce, salée ou saumâtre de façon permanente ou temporaire ; la végétation, quand elle existe, y est dominée par les plantes hygrophiles pendant au moins une partie de l’année » (extrait — article L.211-1 précisé par l’arrêté interministériel du 24 juin 2008 modifié).
Bien qu’elles ne couvrent que 3 % de la surface terrestre, les zones humides jouent un rôle crucial pour la biodiversité. Elles hébergent environ 50 % des espèces d’oiseaux, la majorité des amphibiens et des poissons, ainsi que près de 30 % des espèces rares ou menacées en France. (Ministère de la Transition écologique, 2021 ; Zones Humides France, 2023). Au-delà d’accueillir une biodiversité remarquable, elles remplissent également des fonctions indispensables à la sécurité (protection contre les évènements extrêmes), à la santé (disponibilité et qualité de l’eau) et au bien-être (loisirs, régulation climatique) (Forum des Marais Atlantiques, 2019). Plus précisément, elles contribuent à l’amélioration de la qualité de l’eau, au ralentissement des ruissellements, à la dénitrification ou encore à la séquestration du carbone, essentielle dans la régulation du climat (Gayet et al., 2023).
Cependant, en France, ce sont les deux tiers des surfaces de zones humides qui ont disparu au cours du XXème siècle, dont 50 % entre 1960 et 1990 (Forum des Marais Atlantiques, 2019). Face à cette situation, la préservation et la restauration des zones humides apparaissent plus que jamais comme des priorités environnementales majeures.
Cet article met en lumière la méthodologie utilisée pour identifier et délimiter les zones humides.
L’étude de la bibliographie : une étape clé pour orienter les prospections de terrain
Dans le cadre d’une délimitation réglementaire des zones humides, la première étape repose sur une phase préalable de bibliographie et d’analyse documentaire. Cette étape est essentielle car elle permet d’acquérir une connaissance initiale du site d’étude et de son environnement avant toute intervention de terrain. Elle vise à rassembler, croiser et analyser différentes sources de données disponibles afin d’identifier les principaux enjeux du secteur, de mieux comprendre son fonctionnement naturel et d’orienter efficacement la prospection de terrain.
Cette analyse bibliographique permet ainsi de caractériser l’état initial du site, d’anticiper la présence éventuelle de secteurs humides ou de zones à fort potentiel, et de préparer la campagne de terrain de manière ciblée et cohérente. Plusieurs thématiques sont généralement étudiées dans ce cadre :
L’hydrologie
L’étude du contexte hydrologique constitue une étape fondamentale dans l’analyse préalable d’un site susceptible d’accueillir des zones humides. Elle repose notamment sur l’identification de la masse d’eau de rattachement, la localisation des cours d’eau permanents ou temporaires à proximité du site, l’identification des points bas topographiques (talweg) ainsi que la présence éventuelle de fossés, drains, exutoires.
Cette analyse permet de mieux comprendre les circulations d’eau superficielle et les connexions hydrauliques potentielles entre le site et son environnement immédiat. Elle contribue également à repérer des secteurs à enjeux particuliers, tels que les zones de sources, les secteurs alluviaux, les fonds de vallons, les dépressions topographiques ou encore les zones en lien avec des écoulements diffus. Ces éléments constituent des indices précieux pour cibler les secteurs où la présence de sols hydromorphes ou d’une végétation hygrophile est la plus probable.
La pédologie
L’étude de la pédologie permet d’apporter un premier niveau d’information sur la nature des sols présents au sein de la zone d’étude et sur leur potentiel d’hydromorphie. L’analyse des données disponibles, notamment à travers l’Unité Cartographique des Sols (UCS) ou d’autres référentiels pédologiques, permet de disposer d’indices préalables sur les grands types de sols susceptibles d’être rencontrés lors de la visite de terrain.
Cette approche permet de vérifier en amont la cohérence entre le contexte pédologique local et la possible présence de zones humides, en identifiant par exemple des sols profonds, hydromorphes, limoneux, argileux ou colluviaux, souvent favorables à une rétention en eau. Elle permet également de repérer des secteurs où des sondages pédologiques devront être particulièrement ciblés lors de la phase de terrain, afin de confirmer ou d’infirmer la présence de critères réglementaires liés au sol.
La topographie
La topographie permet de replacer la zone d’étude dans son contexte morphologique et altimétrique. L’analyse des altitudes, des pentes et des formes du relief apporte des informations essentielles sur la manière dont l’eau circule, stagne ou s’accumule au sein du site.
À partir de ces données, il est possible d’identifier des secteurs plus ou moins sensibles à la présence de zones humides, en distinguant notamment les zones de plateau, les versants à pente plus ou moins marquée, les ruptures de pente, les bas-fonds, les vallons, les fonds de thalwegs ou encore les dépressions topographiques. Cette lecture du relief permet ainsi d’orienter les investigations vers les zones les plus favorables à l’apparition de conditions humides, tout en facilitant l’interprétation des dynamiques hydrologiques locales.
La carte des remontées de nappe
L’analyse de la carte des remontées de nappe constitue un complément important à l’étude hydrologique et topographique. Elle permet d’évaluer la sensibilité du site à l’influence des eaux souterraines, en identifiant les secteurs où la nappe phréatique est susceptible de remonter à faible profondeur, de manière permanente ou saisonnière.
Ces données sont particulièrement utiles pour repérer les zones où l’alimentation en eau peut être assurée non seulement par les écoulements de surface, mais également par des apports souterrains, favorables au maintien de conditions humides. La connaissance de ces secteurs permet d’affiner l’identification des zones à enjeux, notamment dans les dépressions, bas-fonds, secteurs alluviaux ou zones de contact entre formations géologiques contrastées, où les phénomènes d’engorgement ou de résurgence peuvent être plus fréquents.
L’historique du site
L’étude de l’historique du site permet d’appréhender les évolutions paysagères et fonctionnelles intervenues sur plusieurs décennies. En utilisant des outils permettant de consulter des orthophotographies aériennes anciennes et récentes (parfois disponibles depuis les années 1950 jusqu’à aujourd’hui) il est possible de reconstituer l’évolution du site sur une période de plus de 70 ans.
Cette analyse diachronique est particulièrement utile pour identifier les transformations susceptibles d’avoir modifié le fonctionnement hydrologique ou écologique du secteur. Elle permet notamment de mettre en évidence plusieurs types de changements, tels que :
- la coupe ou la plantation de haies, pouvant modifier les écoulements, la rétention en eau ou la structuration paysagère
- les changements de pratiques culturales, susceptibles d’avoir un impact sur l’humidité des sols, le drainage ou l’occupation du sol
- les travaux de remblai ou de déblai, pouvant avoir altéré la topographie naturelle ou entraîné la disparition de secteurs humides
- les phénomènes d’artificialisation, tels que la création de voiries, bâtiments, plateformes, réseaux ou aménagements divers, susceptibles d’avoir modifié durablement les fonctionnalités hydrauliques et écologiques du site
L’historique du site constitue donc un outil d’aide à l’interprétation particulièrement précieux, permettant de mieux comprendre l’état actuel observé sur le terrain au regard des évolutions passées.
La prélocalisation des zones humides
La prélocalisation des zones humides constitue une étape particulièrement importante de l’analyse bibliographique. Elle permet d’identifier rapidement, à l’échelle du site et de ses abords, les secteurs les plus susceptibles d’accueillir des zones humides, et donc de hiérarchiser les enjeux avant la phase de terrain. Cette étape facilite l’organisation des prospections et permet d’orienter plus finement les investigations pédologiques et botaniques.
Selon le secteur étudié, plusieurs jeux de données peuvent être mobilisés afin de croiser les informations disponibles :
1- Une cartographie nationale des zones humides en France métropolitaine (2023), réalisée par une équipe pluridisciplinaire réunissant PatriNat, l’INRAE, l’Institut Agro Rennes-Angers, l’Université Rennes 2 et la Tour du Valat. Cette cartographie permet de visualiser des secteurs présentant une forte ou une faible probabilité de présence de zones humides, sur la base d’un traitement à grande échelle et de multiples critères environnementaux. Elle constitue un premier outil de repérage utile pour apprécier le potentiel humide global d’un site.
2- Une prélocalisation des zones humides potentielles à l’échelle du bassin Loire-Bretagne (2008), réalisée par le CRENAM, le CNRS et Asconit Consultants. Ce travail permet l’identification de zones humides probables à partir de plusieurs familles de données, notamment topographiques, géologiques, géomorphologiques et hydrologiques. Cette ressource est particulièrement pertinente dans le cadre d’études situées sur un bassin versant, car elle apporte une lecture territoriale cohérente des secteurs à enjeux.

Exemple de carte de prélocalisation des zones humides potentielles, issue de la cartographie nationale des zones humides en France métropolitaine
3- Une prélocalisation des zones humides potentielles à l’échelle de la Bretagne, réalisée par AgroCampus Ouest, calculée par application de l’indice de Beven-Kirkby à partir d’un Modèle Numérique de Terrain (MNT). Ce type d’approche permet de mettre en évidence les secteurs de convergence des écoulements et les zones théoriquement favorables à l’accumulation d’eau, fournissant ainsi une aide précieuse pour cibler les investigations de terrain.

Exemple de carte issue de la cartographie de prélocalisation des zones humides potentielles à l’échelle de la Bretagne
4- Les données de zones humides avérées, issues d’inventaires de zones humides déjà réalisés sur le territoire. Ces données sont particulièrement importantes car elles permettent de prendre en compte des délimitations existantes ou des secteurs déjà reconnus comme humides à la suite d’études antérieures. Elles apportent un niveau d’information complémentaire et peuvent permettre de confirmer la sensibilité d’un site ou d’identifier des continuités fonctionnelles avec des zones humides voisines.

Exemple de carte représentant les zones humides avérées
L’ensemble de ces données de prélocalisation ne se substitue pas à la vérification de terrain, qui reste indispensable dans le cadre d’une délimitation réglementaire, mais elles constituent un outil d’aide à la décision majeur pour orienter les investigations, prioriser les secteurs à prospecter et mieux comprendre les potentialités écologiques et hydrologiques du site.
Les critères de délimitation des zones humides
La délimitation des zones humides repose sur l’analyse croisée de critères pédologiques et botaniques, conformément au cadre réglementaire en vigueur (articles L. 214-7-1 et R. 211-108 du code de l’environnement). Ces deux approches permettent d’évaluer le fonctionnement humide d’un milieu à partir d’indices observables sur le terrain, qu’il s’agisse des caractéristiques du sol ou de la végétation en place.
Dans le cadre d’une expertise, ces critères sont mobilisés de manière complémentaire afin de confirmer ou d’infirmer le caractère humide d’un secteur, et de préciser la limite de la zone humide au sein du site étudié.
Le critère pédologique
Le critère pédologique repose sur l’analyse des sols et sur l’identification de traces d’hydromorphie, c’est-à-dire d’empreintes laissées par une présence prolongée ou répétée de l’eau dans le sol. Ces indices permettent d’apprécier le fonctionnement hydrique du sol et constituent un élément déterminant dans la reconnaissance réglementaire d’une zone humide.
Sur le terrain, l’examen pédologique est réalisé au moyen de sondages à la tarière manuelle (type tarière Edelman), effectués de part et d’autre de la limite supposée de la zone humide. La localisation des points d’observation s’appuie sur une analyse croisée de plusieurs paramètres ciblant secteurs les plus susceptibles de présenter des sols humides et d’affiner progressivement la délimitation.

Les sols caractéristiques de zones humides
Au sens de la réglementation, certains types de sols sont considérés comme caractéristiques de zones humides en raison des conditions d’engorgement qu’ils traduisent.
Il s’agit tout d’abord des histosols, qui correspondent à des sols organiques durablement saturés en eau, dans lesquels s’accumulent des matières organiques peu ou pas décomposées. Ces sols se rencontrent généralement dans des contextes très humides, marqués par une saturation prolongée.

Horizon histique
Sont également concernés les réductisols, qui présentent un engorgement permanent à faible profondeur. Ils se caractérisent par l’apparition de traits réductiques débutant à moins de 50 cm de profondeur, témoignant de conditions d’anoxie liées à une saturation durable en eau.
Enfin, d’autres sols minéraux peuvent également être reconnus comme humides lorsqu’ils présentent des marques d’hydromorphie répondant aux seuils définis par la réglementation, on parle alors de rédoxisols. C’est notamment le cas lorsque des traits rédoxiques apparaissent à faible profondeur et se prolongent en profondeur, ou lorsqu’ils sont associés à des traits réductiques plus profonds, traduisant un engorgement plus durable.
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Horizons réductiques (grisâtre / bleuté) & horizons rédoxiques (orangés / brunâtres) |
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L’interprétation de ces profils s’appuie sur les classes d’hydromorphie du GEPPA (Groupe d’Étude des Problèmes de Pédologie Appliquée), qui constituent le référentiel utilisé dans le cadre de la délimitation réglementaire. Ce classement permet de relier les observations de terrain à des classes normalisées d’hydromorphie.
Lecture des traits d’hydromorphie
L’analyse des profils de sol repose sur l’observation de traits d’hydromorphie, qui traduisent l’effet de la saturation en eau sur les horizons pédologiques.
Les traits rédoxiques correspondent à des phénomènes d’oxydation du fer liés à des alternances d’engorgement et de réoxygénation. Ils se manifestent généralement par des taches rouille, des marbrures orangées à brunâtres ou des concrétions ferro-manganiques. Ces marques témoignent le plus souvent d’un engorgement temporaire ou saisonnier.
À l’inverse, les traits réductiques traduisent des conditions de saturation plus durables. Ils résultent d’un processus de réduction du fer en contexte appauvri en oxygène et se reconnaissent par des teintes grisâtres à gris-bleuté ou des zones décolorées. Leur présence indique généralement un engorgement prolongé, voire quasi permanent.
La lecture conjointe de la nature des traits, de leur profondeur d’apparition et de leur répartition dans le profil permet ainsi de qualifier le sol et de déterminer s’il répond ou non aux critères réglementaires d’une zone humide.

Classes d’hydromorphie des sols selon le classement GEPPA
Le critère végétation
Le critère botanique repose sur l’analyse de la végétation en place. Il permet d’identifier les secteurs humides à partir de la présence d’espèces hygrophiles ou d’habitats caractéristiques de zones humides, conformément aux référentiels réglementaires.
Les espèces hygrophiles sont des plantes dont le développement est lié à des conditions de sol durablement humides ou temporairement engorgés. Il s’agit par exemple de certains joncs, laîches, saules ainsi que d’autres espèces typiques des milieux humides. Lorsque ces espèces sont suffisamment représentatives au sein du cortège végétal, elles constituent un indicateur fiable du caractère humide du milieu.
En complément, la végétation peut également être analysée à une échelle plus globale à travers la reconnaissance d’habitats naturels ou semi-naturels. Cette approche s’appuie notamment sur la typologie CORINE Biotopes, utilisée comme référentiel pour identifier les habitats caractéristiques de zones humides.

La flore caractéristique
L’examen de la flore est réalisé à partir de points d’observation répartis sur les différents secteurs homogènes du site, de manière à comparer les cortèges végétaux présents entre les zones humides présumées et les secteurs plus secs.
L’objectif est de déterminer si la végétation observée est dominée par des espèces indicatrices de zones humides, telles que définies par la réglementation. L’analyse porte sur les espèces les plus représentatives des différentes strates de végétation, afin d’évaluer le caractère hygrophile du cortège floristique.
Lorsque la composition floristique met en évidence une proportion significative d’espèces figurant parmi les espèces indicatrices de zones humides, la végétation peut être qualifiée de végétation hygrophile. Dans ce cas, le critère botanique peut être retenu pour le secteur concerné, sous réserve de la cohérence globale des observations de terrain.
Les habitats humides
Au-delà de l’analyse par espèces, la délimitation peut également s’appuyer sur l’identification des habitats naturels ou semi-naturels présents sur le site. Cette approche est particulièrement utile lorsque la structure de la végétation, sa physionomie et les conditions écologiques du milieu permettent de rattacher un secteur à une unité d’habitat homogène.
Chaque secteur est ainsi caractérisé au regard de sa composition floristique, de son organisation, de son contexte situationnel et, le cas échéant, de sa dynamique d’évolution. Lorsqu’un habitat observé figure parmi les habitats caractéristiques de zones humides définis par la réglementation, il peut être retenu comme indicateur du critère botanique.
Sources
- Code de l’environnement, article L. 211-1, version en vigueur au [24.06.2025].
- Forum des Marais Atlantiques. (2019). Les zones humides de Bretagne : état des lieux des altérations et enjeux de la restauration. 108 p.
- Ministère de la Transition écologique. (2021). Wetlands — Extract from France’s 2021 Environmental Performance Review. 6 p.
- Zones Humides France. (2023). Zones humides et biodiversité. Consulté le 18 avril 2025
- Arrêté relatif aux critères de délimitation des zones humides (Ministère de l’Écologie, de l’Énergie, du Développement durable et de la Mer, 2009)
- La boite à outils de suivi des milieux humides (LigérO, 2021)
- Guide d’identification et de délimitation des sols des zones humides (MEDDE, GIS Sol, 2013)
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